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TVA  ·  Social & paie

TVA et voitures de société : l'arrêt QM, cinq ans après.

Depuis 2021, la mise à disposition d'un véhicule de société à un salarié frontalier peut rendre la TVA exigible… dans le pays de résidence du salarié. Cinq ans après l'arrêt QM, beaucoup d'employeurs luxembourgeois l'ignorent encore, et la circulaire 807-1 d'octobre 2025 vient de durcir les règles. Le point complet, de la qualification à la régularisation.

MA
Par Maxime ANDRES · Associé fondateur
25 août 2026 · 12 min de lecture
Voiture de société en mouvement dans la ville

2021, l'arrêt qui a tout changé

Pendant des décennies, la règle était simple : lorsqu'un employeur luxembourgeois mettait un véhicule de société à la disposition d'un salarié, la TVA relative à l'utilisation privée était traitée au Luxembourg, via le mécanisme du « service assimilé ». Que le salarié réside à Thionville, Arlon ou Trèves ne changeait rien.

Le 20 janvier 2021, la Cour de justice de l'Union européenne a bouleversé cet équilibre. Dans son arrêt C-288/19, dit « arrêt QM », elle a jugé que la mise à disposition d'un véhicule à un salarié peut constituer une location de moyen de transport de longue durée : taxable, comme toute location de ce type consentie à un particulier, au lieu de résidence du preneur. Autrement dit : si les conditions sont réunies, la TVA n'est plus due au Luxembourg, mais en France, en Belgique ou en Allemagne, au taux local.

L'administration luxembourgeoise a tiré les conséquences de l'arrêt dans une première circulaire (n° 807 du 11 février 2021), précisée en 2023, puis refondue par la circulaire n° 807-1 du 21 octobre 2025 : le texte de référence actuel, qui durcit certains points essentiels. Pour un pays qui compte l'un des plus grands parcs de voitures de société d'Europe et des centaines de milliers de frontaliers, l'enjeu est considérable.

Onéreux ou gratuit : l'étape décisive

Tout le raisonnement repose sur une première question, faussement anodine : la mise à disposition est-elle consentie à titre onéreux ou à titre gratuit ? La réponse détermine des régimes radicalement différents, et c'est ici que se commettent les erreurs les plus coûteuses.

Il y a mise à disposition à titre onéreux dès qu'une contrepartie existe, sous l'une de ces trois formes :

  • Un paiement direct du salarié : par exemple une retenue mensuelle sur salaire net, ou un prélèvement sur le compte courant d'un associé ;
  • Une renonciation à une part de salaire : le salarié accepte un salaire brut réduit « en échange » du véhicule ;
  • Une renonciation à un autre avantage : bonus, autre élément du package, converti en voiture.

À l'inverse, si le salarié ne paie rien, ne réduit rien et ne renonce à rien, la mise à disposition est gratuite, et l'on reste dans le régime luxembourgeois classique (voir plus bas).

Le piège n° 1 : l'avantage en nature fiscal n'est pas une contrepartie TVA. Le fait qu'un avantage en nature soit calculé sur la fiche de paie pour l'impôt sur le revenu (le fameux pourcentage sur la valeur du véhicule) ne rend pas, à lui seul, la mise à disposition onéreuse. Ce sont deux logiques distinctes : un salarié peut avoir un avantage en nature imposé à l'impôt direct tout en bénéficiant d'une mise à disposition gratuite au sens de la TVA. Confondre les deux conduit à appliquer le mauvais régime : dans un sens comme dans l'autre.

La qualification exige donc une lecture attentive du contrat de travail, de la car policy et des fiches de paie : une clause de « budget mobilité », une mention de participation, une conversion salariale, chaque détail compte. Et certaines situations restent débattues, comme le budget voiture que le salarié perd s'il refuse le véhicule sans pouvoir le convertir en espèces : la circulaire 807-1 tend à y voir une contrepartie, une lecture stricte de l'arrêt QM peut en douter. Sur ces zones grises, la prudence et l'analyse individuelle s'imposent.

La « location de longue durée » : trois conditions

La contrepartie ne suffit pas. Pour que la TVA bascule dans le pays de résidence du salarié, la mise à disposition doit constituer une location de moyen de transport de longue durée, ce qui suppose trois conditions cumulatives :

  • Un droit d'usage privé permanent : le salarié peut utiliser le véhicule à des fins privées en continu, la voiture attribuée nominativement, disponible en tout temps ;
  • Un droit d'exclure les tiers : le véhicule n'est pas partagé ; le salarié en a l'usage exclusif ;
  • Une durée supérieure à 30 jours consécutifs : en pratique, la quasi-totalité des voitures de fonction.

Chaque condition mérite examen. Une car policy qui prévoit, et applique réellement, le partage du véhicule entre plusieurs salariés fait échec à la condition d'exclusivité : on sort alors du champ de l'arrêt QM et la TVA reste traitée au Luxembourg. Mais attention : une clause de partage purement cosmétique, jamais mise en pratique, ne résistera pas à un contrôle. Si le partage est votre stratégie, il doit être réel, organisé et documenté : plannings, réservations, traces d'utilisation.

Où et sur quoi payer, pays par pays

Lorsque les conditions sont réunies (mise à disposition onéreuse + location de longue durée), la TVA est due dans le pays de résidence du salarié, au taux local, sur une base d'imposition qui varie selon les règles nationales. Deux notions structurent le calcul : la valeur contractuelle (ce que le salarié paie ou sacrifie, montant considéré TTC) et la valeur normale (l'ensemble des coûts supportés par l'employeur : loyers de leasing, carburant, entretien, assurance, ou, pour un véhicule détenu en propre, un amortissement sur cinq ans plus les frais courants).

Résidence du salariéTauxBase d'imposition
Luxembourg17 %La plus élevée de la valeur contractuelle et de la valeur normale, sans aucune réduction pour usage professionnel depuis la circulaire 807-1
France20 %Valeur contractuelle (la France n'a pas transposé le mécanisme de la valeur normale pour ces opérations)
Belgique21 %Valeur normale si elle excède la valeur contractuelle, avec une réduction forfaitaire pour usage professionnel (65 % d'utilisation privée retenus)
Allemagne19 %Frais réels (carnet de bord) ou méthode forfaitaire légale fondée sur la valeur du véhicule

Synthèse indicative des règles applicables aux mises à disposition à titre onéreux relevant de l'arrêt QM ; chaque situation doit être vérifiée au regard des textes en vigueur dans le pays concerné.

Le point le plus marquant de la circulaire 807-1 concerne le Luxembourg : aucune réduction de la base au titre de l'utilisation professionnelle n'est plus admise dans le cas onéreux. La logique de l'administration : si la mise à disposition est une location consentie au salarié, l'employeur a renoncé à l'usage du véhicule, il n'y a donc plus de « part professionnelle » à soustraire. Pour les employeurs qui réduisaient leur base de 20, 30 ou 40 % d'usage professionnel, l'addition change sensiblement.

Le cas gratuit : les règles classiques demeurent

Lorsque la mise à disposition est gratuite, aucune contrepartie du salarié, l'arrêt QM ne s'applique pas. On retrouve le régime antérieur, toujours en vigueur : celui du service assimilé, taxable au Luxembourg.

Deux règles clés le gouvernent. D'abord, une condition préalable : le service assimilé ne joue que si l'employeur a récupéré la TVA sur l'acquisition ou le leasing du véhicule. S'il ne l'a pas déduite, la TVA a déjà été « bloquée » en amont : aucune taxation supplémentaire de l'usage privé. Ensuite, la base : les coûts totaux hors TVA multipliés par le pourcentage d'utilisation privée du véhicule.

Toute la difficulté tient dans ce pourcentage. Trois approches se rencontrent en pratique : le carnet de bord (précis mais contraignant), le forfait documenté (qui doit rester réaliste), ou l'utilisation de la base « avantage en nature » de l'impôt direct comme approximation, tolérée par l'administration. Un point est trop souvent oublié : au sens de la TVA, le trajet domicile-travail est un trajet privé. Un forfait qui ne compterait comme privés que les week-ends et congés sous-estime donc structurellement l'utilisation privée, et fragilise le dossier en cas de contrôle. Les pratiques admises évoluent, et la tendance européenne est clairement au durcissement : mieux vaut un pourcentage défendable qu'un pourcentage optimiste.

L'épine allemande

Un cas mérite un traitement à part : celui des salariés résidant en Allemagne. L'administration fiscale allemande retient une lecture singulière de la matière : elle considère que la force de travail du salarié constitue en elle-même une contrepartie. Conséquence : pour l'Allemagne, toute mise à disposition d'un véhicule à un résident allemand est onéreuse, y compris lorsque le Luxembourg, la France ou la Belgique y verraient une mise à disposition gratuite.

Cette divergence crée un risque réel de double imposition : TVA luxembourgeoise au titre du service assimilé d'un côté, TVA allemande réclamée de l'autre. Les solutions existent : basculer vers une mise à disposition onéreuse formalisée, organiser un véritable partage de véhicules, ou contester la position allemande au niveau européen, mais aucune n'est anodine. Et un élément commande une prudence particulière : en Allemagne, les régularisations de TVA peuvent prendre une dimension pénale pour les dirigeants. Pour tout salarié résident allemand, l'analyse doit impérativement associer un spécialiste TVA allemand.

Déclarer via l'OSS, et régulariser le passé

Payer la TVA française ou belge ne signifie pas nécessairement s'immatriculer dans chaque pays. Le guichet unique OSS (One Stop Shop) permet de déclarer et payer, depuis le Luxembourg, la TVA due dans les autres États membres : en une déclaration trimestrielle centralisée auprès de l'AED. Le dispositif est précieux, mais exigeant : échéances strictes (dernier jour du mois suivant le trimestre, fonds reçus à cette date), déclaration « néant » obligatoire même sans opération, et une inscription qui emporte l'obligation d'y déclarer toutes les opérations éligibles de l'entreprise : un point à analyser avant d'opter si vous réalisez par ailleurs des ventes à distance ou des services transfrontaliers à des particuliers.

L'OSS ne régularise pas le passé. L'adhésion ne vaut que pour l'avenir : les périodes antérieures ne peuvent pas y être déclarées rétroactivement, la France l'a expressément confirmé. Régulariser des années passées suppose, en principe, une immatriculation locale rétroactive et le dépôt de déclarations rectificatives, pays par pays. Seule la Belgique admet, par exception et sous conditions, un passage par l'OSS pour certaines situations passées.

Côté luxembourgeois, la circulaire 807-1 apporte une contrepartie bienvenue : l'employeur qui régularise la TVA à l'étranger peut récupérer la TVA luxembourgeoise payée à tort au titre du service assimilé sur les mêmes périodes, dans la limite de la prescription, en informant son bureau d'imposition et en justifiant de la régularisation étrangère. Le passé se traite donc dans les deux sens : ce qui est dû à l'étranger, et ce qui peut être récupéré au Luxembourg.

Notre conviction de praticiens : la priorité absolue est la mise en conformité pour l'avenir. Le traitement du passé se mène en parallèle, méthodiquement, en commençant par la France, le contingent frontalier le plus nombreux, sans laisser l'ampleur du chantier paralyser l'action.

Notre check-list employeur

Si vous mettez des véhicules à disposition de vos salariés, voici les questions à traiter, dans l'ordre :

  • Cartographiez : quels véhicules, pour quels salariés, résidant dans quels pays ?
  • Qualifiez chaque situation : existe-t-il un paiement, une réduction de salaire, une renonciation à un avantage ? Relisez contrats, car policy et fiches de paie, pas seulement l'avantage en nature fiscal ;
  • Vérifiez la récupération de la TVA sur l'acquisition, le leasing et les frais de chaque véhicule ;
  • Testez les conditions de la location de longue durée : usage privatif permanent, exclusivité réelle, durée ;
  • Chiffrez : base et taux applicables selon le pays de résidence de chaque salarié, et l'impact du durcissement de la circulaire 807-1 pour vos résidents luxembourgeois ;
  • Choisissez le canal déclaratif : OSS ou immatriculations locales, en mesurant l'impact de l'OSS sur vos autres opérations ;
  • Documentez tout : contrats, car policies, justificatifs d'utilisation, preuves de paiement, c'est la documentation qui fait la différence en contrôle.
Les zones grises à surveiller : le sort des budgets mobilité non convertibles en espèces, l'éventuelle extension du raisonnement aux vélos de société (l'arrêt QM vise les « moyens de transport » sans autre précision), et la question de savoir qui, de l'employeur ou du salarié, supporte économiquement la TVA. Aucun texte n'impose de la répercuter sur la fiche de paie. La matière bouge encore ; nous suivons ces évolutions de près.

Vous mettez des véhicules à disposition de salariés frontaliers, ou vous découvrez le sujet en lisant ces lignes ? Nous auditons votre flotte, qualifions chaque situation, chiffrons les enjeux et mettons en place le dispositif déclaratif adapté, régularisation comprise.

Vos véhicules de société sont-ils en règle ?

De la qualification à la déclaration OSS, nous auditons votre flotte et sécurisons votre conformité TVA : au Luxembourg comme à l'étranger.